Les visions de la mort au cours des temps

(D'après Philippe Ariès)





Le rapport à la mort a débuté avec la peur viscérale de l’animal constamment soumis au danger. L’observation animale, et plus particulièrement celle des grands primates, montre qu’ils connaissent aussi le chagrin, le deuil, la souffrance lors de la disparition d’un être cher.


Dans l’évolution de l’espèce humaine face à la mort, on peut considérer que la grande étape a été l’apparition des premières sépultures, des premiers rites funéraires, des premières conceptions de Dieu et de l’au-delà. Les premières sépultures connues actuellement datent de 100 000 ans.


L’homme avait initialement, comme l’animal, la perception de la disparition de l’autre. Lorsque l’évolution de sa conscience lui a fait percevoir sa propre mortalité, son esprit n’était plus protégé par l’inconscient qui préserve l’animal et il a alors commencé à imaginer un au-delà, le royaume des ancêtres. Il pensait alors que le corps et l’âme, indissociables, migraient dans ce nouveau monde.


Puis sont apparues les religions, et en particulier les religions monothéistes qui reconnaissent un créateur. Si l’homme appartient alors au créateur, il ne peut être envisageable qu’il puisse ne rien y avoir après la mort. Une nouvelle notion apparaît, celle de la séparation du corps et de l’âme, le corps n’étant qu’une enveloppe charnelle périssable, l’âme migrant seule dans l’au-delà après la mort. C’est la séparation entre le monde des vivants et le monde des morts.


Puis la science a tenté de prendre la place du religieux dans l’explication du vivant, avec sa vision matérialiste et nihiliste de l’existence, jetant d’un revers de science la notion d’un au-delà et le néant engendré qui en résulte ne peut être qu’une source d’angoisse supplémentaire face à la mort.


La mort apprivoisée

Cette période couvre de nombreux siècles, de l’ordre du millénaire, jusqu’au début du moyen âge.


A cette époque, on ne meurt pas sans avoir eu le temps de savoir qu’on allait mourir.
Le mourant perçoit des signes naturels ou bien a des convictions intimes, plus qu’une prémonition surnaturelle ou magique. Il prend alors ses dispositions. La mort est chose toute simple, elle doit se passer au lit : « gisant au lit malade ».
L’évêque Guillaume Durand de Mandé disait : le mourant doit être couché sur le dos afin que sa face regarde toujours vers le ciel.


Une fois allongé sur le dos, les derniers actes du cérémonial traditionnel peuvent avoir lieu.


Le premier est le regret de la vie, de brève durée et sans excès.


Vient ensuite le temps du pardon et le mourant recommande à Dieu les survivants.


Il est ensuite temps d’oublier le monde et de penser à Dieu. C’est le temps des prières.  Une fois les prières terminées, il ne reste plus qu’à attendre que la mort se manifeste. Si elle tarde, le mourant l’attend en silence.


La mort est une cérémonie publique et le plus souvent présidée par le mourant lui même qui en connaît le protocole. La chambre du mourant devient alors un lieu public. On y entre librement et on y amène les enfants.


Les rites de la mort sont acceptés. Ils sont accomplis d’une manière cérémonielle, mais sans caractère dramatique.


Cette familiarité avec la mort se traduit également par une coexistence entre les vivants et les morts.


C’est un phénomène nouveau, inconnu de l’antiquité chrétienne et païenne. Dans l’antiquité, le monde des morts devait être séparé de celui des vivants et les cimetières étaient situés hors des villes.


Au moyen âge, les morts entrent dans les villes, d’où ils ont été éloignés durant des millénaires.


C’est au VIème siècle que l’église et le cimetière ne font plus qu’un.


Dans la langue médiévale, le mot église désigne non seulement les bâtiments de l’église, mais également l’espace tout entier qui l’entoure.


On enterre à la fois dans l’église, contre ses murs et aux alentours. Le mot cimetière désigne alors plus particulièrement la partie extérieure de l’église, l’atrium ou aître.


On peut ainsi imaginer le cimetière du moyen âge avec sa cour rectangulaire dont le mur de l’église occupe généralement l’un des 4 côtés. Les trois autres sont souvent garnis de charniers où les ossuaires, crânes et membres, sont disposés avec art. Ces os proviennent de fosses communes réutilisées.


Même les dépouilles des défunts les plus riches, enterrés à l’intérieur de l’église, viennent décorer ces charniers.


La notion de sépulture, telle que nous l’avons actuellement, n’existe pas. Peu importe la destination exacte des os pourvu qu’ils restent près des saints dans l’enceinte sacrée.


Le fait que les morts entrent dans l’église et sa cour ne les empêche pas de devenir des lieux publics.


C’est la notion d’asile et de refuge qui est à l’origine de cette destination non funéraire du cimetière. Cet asile devint un lieu de rencontre et de réunion pour y faire commerce, pour y danser, jouer ou tout simplement avoir le plaisir de se retrouver.


Ce n’est qu’à la fin du XVIIème siècle que l’on commence à percevoir des signes d’intolérance de ce qui a été admis pendant plus d’un millénaire : la promiscuité entre les vivants et les morts.


Jusque là, le spectacle des morts dont les os affleuraient à la surface des cimetières n’impressionnait pas plus les vivants que l’idée de leur propre mort.

La mort de soi
 
La vision de la mort se modifie progressivement à partir des XIème et XIIème siècles, durant le second moyen âge.


La familiarité avec le mort de l’époque traditionnelle correspondait à une conception collective de la destinée. L’homme acceptait sereinement la mort comme une des grandes lois de l’espèce humaine. Il ne songeait ni à s’y dérober, ni à l’exalter.


Ces phénomènes nouveaux qui apparaissent au second moyen âge mettent plus en avant la particularité de chaque individu par rapport au destin collectif de l’espèce. Ces changements apportent  donc peu à peu un sens plus dramatique et personnel à la mort.


On peut retrouver cet évolution à travers :
    - La représentation du jugement dernier à la fin des temps
    - Le déplacement du jugement à la fin de chaque vie, au moment ponctuel de la mort
    - Les thèmes macabres et l’intérêt porté aux images de la décomposition physique
    - Le retour à l’épigraphie funéraire et à un début de personnalisation des sépultures

La représentation du jugement dernier


Dans un premier temps, la résurrection des morts à lieu à la fin des temps, sans jugement ni condamnation. Les morts confiés à l’église s’endorment jusqu’au jour du grand retour au paradis, et ceux qui n’y appartiennent pas ne se réveillent pas.


A partir du XIIème siècle apparaît la séparation des justes et des damnés. C’est le jugement individuel, le pèsement des âmes par l’archange saint Michel.


La représentation évolue un peu à partir du XIIème siècle avec la séparation des justes et des damnés. Les bonnes et les mauvaises actions sont scrupuleusement séparées sur les deux plateaux de la balance et sont inscrites sur le livre des comptes individuels à présenter aux portes de l’éternité. Mais le moment de ce jugement reste encore la fin des temps et non le moment de la mort.

Le déplacement du jugement au lit du mourant


A partir du XVème siècle, le temps eschatologique tend à disparaitre. On retrouve le modèle traditionnel de la mort au lit, avec un mourant couché, entouré de ses amis et de sa famille qui exécute les rites décrits dans la mort apprivoisée.


Désormais, le grand rassemblement de la fin des temps se fait dans la chambre du malade. La balance de pesée du bien et du mal ne sert plus.


Plus qu’une lutte cosmique entre les puissances du bien et du mal qui se disputeraient la possession du mourant qui lui-même assisterait à ce combat comme un étranger, il s’agirait plutôt d’une dernière tentation à laquelle il serait soumis en présence de Dieu et sa cour.


Le mourant voit sa vie telle qu’elle est contenue dans le grand livre et il peut être tenté :
    - soit par le désespoir de ses fautes,
    - soit par la « vaine gloire » de ses bonnes actions,
    - soit enfin par l’amour passionné des choses et des êtres.


Son attitude effacera d’un coup les péchés de toute sa vie s’il repousse la tentation ou annulera toutes ses bonnes actions s’il y cède.


Il y avait dans la représentation traditionnelle de la mort au lit un rite apaisant qui solennisait le « trépas » et réduisait les différences entre les individus. On comprends alors que la solennité rituelle de la mort au lit, qui a persisté jusqu’au XIXème siècle, a pris à partir de la fin du moyen âge un caractère plus dramatique qu’avant. Le rôle du mourant lui même dans les cérémonies de sa propre mort a été renforcé.

Les thèmes macabres et l’intérêt porté aux images de la décomposition physique.


La représentation du cadavre, appelé encore « transi » ou « charogne » sous une forme à demi décomposée reste rare, le gisant restant toujours plus répandu dans l'art funéraire.


La décomposition est par contre un thème plus familier de la poésie des XVème et XVIème siècle. Cette décomposition peut être comprise comme le signe de l’échec de l’homme.


A partir du XVIème siècle, le mot de « charogne » disparaît des testaments. Cette horreur de la mort physique y devient tout à fait absente, laissant supposer qu’elle l’était également totalement dans la mentalité commune.


A partir du XVIIe, c'est le squelette et les os (« morta secca »), et non plus le cadavre en décomposition, que l’on retrouve sur les tombes et parfois même à l’intérieur des maisons.
 
Le retour à l’épigraphie funéraire et à un début de personnalisation des sépultures


Dans la Rome antique, chaque défunt avait un endroit de sépulture appelé loculus souvent marqué par une inscription. Ces inscriptions restent toujours assez nombreuses au début de l’époque chrétienne, signifiant ainsi le désir de conserver l’identité de la tombe et la mémoire du disparu.


Elles commencent à se faire plus rare à partir de Vème siècle puis disparaissent si bien que les sépultures deviennent complètement anonymes. Le défunt était abandonné à l’église jusqu’au jour où il ressusciterait.


Après 8 à 9 siècles d’absence, ces inscriptions funéraires réapparaissent, tout d’abord sur les tombes des personnages illustres.


Une relation nouvelle s’établit à partir du XIème siècle entre la mort de chacun et la conscience qu’il prend de son individualité.


Si l’homme du premier moyen âge se résignait à l’idée d’une mortalité collective, celui du milieu du moyen âge se reconnaît lui même dans sa mort. Il a découvert « la mort de soi ».


La mort de toi

 
A partir du XVIème siècle, les thèmes relatifs à la mort se chargent d’un sens érotique, mais un sens érotique au sens de l’acte sexuel chez le Marquis de Sade : une rupture. Elle est progressivement considérée comme un arrachement à la vie quotidienne avec irruption dans un monde violent et cruel.


Depuis le XIIème siècle, la mort restait familière. Avec la monté de la conscience individuelle, on y pensait plus mais elle restait non effrayante. Elle est désormais une rupture et c’est cette notion de rupture qui est tout à fait nouvelle.


A partir du XVIIIème siècle, l’homme semble progressivement moins préoccupé par sa propre mort que par celle de l’autre. Si le cérémonial de la mort au lit persiste, l’émotion s’empare de l’entourage. Les assistants accomplissent toujours les gestes dictés par l’usage mais de manière plus exaltée et plus dramatique à partir du XIXème siècle.


Le deuil, jusqu’au XVIIIème siècle, avait un double rôle :
    - Il obligeait l’expression d’une peine qui n’était pas toujours ressentie
    - Il protégeait les proches sincèrement éprouvés de toute manifestation excessive dépassant les limites « convenues »


A partir du XIXème siècle, cette limite n’existe plus. C’est le retour des manifestations excessives et spontanées du haut moyen âge. On pleure, on s’évanouit, on jeûne, comme au temps de Roland et de Lancelot.


Cette exagération du deuil au XIXème siècle signifie que les survivants acceptent plus difficilement qu’autrefois la mort de l’autre. La mort redoutée n’est donc plus la mort de soi, mais la mort de l’autre, la mort de toi.
 
Les modifications du rapport entre le mourant et la famille : l’évolution des testaments


Jusqu’au XVIIIème siècle, le testament était pour chacun un moyen d’exprimer ses idées, ses sentiments, sa foi, son amour de ses proches, son attachement à Dieu. Il permettait également d’y coucher les décisions prises pour le salut de l’âme et le repos du corps. Les clauses pieuses engageaient publiquement l’exécuteur testamentaire, la fabrique et le curé de la paroisse et les obligeaient à respecter les volontés du défunt.


A partir du milieu du XVIIIème siècle, les clauses pieuses disparaissent et le testament devient ce qu’il est aujourd’hui, un acte légal de distribution des fortunes et des biens.


Le testataire sépare alors la répartition de sa fortune et l’expression de ses sentiments et de ses décisions relatives au salut de son âme et au repos de son corps. Ces dernières sont maintenant transmises oralement aux proches.


Le mourant conserve encore l’initiative dans les cérémonies de sa mort mais délègue maintenant à sa famille une partie de ses pouvoirs. C’est un tournant important dans l’histoire des attitudes devant la mort.
 
Le nouveau culte des tombeau et des cimetières


Le regret et le souvenir de la disparition de l’autre inspirent au XIXème et au XXème siècles le nouveau culte des tombeaux et des cimetières.


Les tombeaux deviennent le signe de la présence des morts au-delà de la mort, et pour pouvoir les visiter, ils doivent être « chez eux », ce qui n’était pas le cas dans la pratique funéraire traditionnelle. Le cimetière reprend dans la ville une place qu’il avait perdue au début du moyen âge mais qu’il avait occupée pendant l’antiquité.
 
Au delà de cette intolérance nouvelle de la séparation et de l’expression de la douleur des survivants, c’est l’idée même de la mort qui émeut maintenant.
 


La mort interdite


Si la lenteur de l’évolution de l’attitude devant la mort l’a rendue imperceptible pour les contemporains du Haut Moyen age au milieu du XIXème siècle, il en est tout autrement depuis le milieu du XXème siècle : l’évolution est brutale, la mort devient honteuse et objet d’interdit.


Au début du XXème siècle se développe la tendance à épargner le mourant et à lui cacher la gravité de son état. Cependant, il s’agit d’une situation qui ne peut durer trop longtemps et l’entourage finit par ne plus avoir le courage de dire la vérité. Et c’est justement cette vérité qui commence à poser problème.


L’origine de ce mensonge prend naissance dans cette intolérance à la mort de l’autre mêlée à la confiance nouvelle du mourant en son entourage. Petit à petit, au-delà de la volonté d’épargner le mourant, c’est la volonté d’épargner la société toute entière qui se développe : la vie, qui doit maintenant toujours être heureuse, dans les faits ou les apparences, ne doit plus être troublée par la mort, insoutenable.

Entre 1930 et 1950, l’évolution se précipite avec le déplacement du lieu de la mort. On ne meurt plus chez soi au milieu des siens, mais à l’hôpital, seul.


Si l’hôpital est initialement le lieu d’asile des misérables, il devient celui où l’on soigne, où on lutte contre la mort, puis, progressivement, un endroit « privilégié » pour mourir.


On ne meurt plus « en soi », mais parce que l’hôpital n’a pas pu guérir. Il faut maintenant trouver une cause à la mort. Cette mort à l’hôpital supprime ce moment de cérémonie rituelle présidée par le mourant.  Elle devient la conséquence de l’arrêt des soins. C’est au médecin et à l’équipe soignante qu’on attribue désormais la « responsabilité » de la mort.


Cette mort n’est plus vécue comme UN moment de la vie, mais comme une succession d’étapes. On en arrive à pouvoir se demander en fait quelle est la vraie mort ? La perte de conscience ou la perte du souffle ?


On note que la médecine tend à rendre cette mort acceptable, acceptable par le mourant, mais aussi et surtout pour la famille et la société.
 
Les rites des funérailles également se modifient. On diminue au maximum les opérations inévitables, en prenant soins que la société, le voisinage, les enfants … s’aperçoivent le moins possible de cette mort. L’expression des émotions doit s’émousser. Les condoléances sont supprimées, les manifestations extérieures de deuil disparaissent, on ne porte plus de vêtements noirs …


L’expression trop visible de la peine est même considérée comme morbide, relevant d’un trouble mental ou d’un défaut d’éducation. On ne peut pleurer que si personne ne nous voit ni ne nous entend. C’est le deuil solitaire et honteux.
 
Parallèlement, la crémation se développe. Et cela n’est pas seulement une volonté de rupture avec les traditions chrétiennes, mais la crémation et la dispersion des cendres deviennent le meilleur moyen de faire disparaître les restes du corps, d’ « annuler » cette mort devenue interdite.
 
Mais tout cela ne doit pas être considéré comme une indifférence à l’égard des morts. En effet,  dans l’ancienne société, les veufs par exemple se remariaient souvent quelques mois à peine après la perte du conjoint alors qu’aujourd’hui, à cette époque de la mort interdite, le taux de décès des conjoints survivants dans la première année est significativement plus élevé que dans la population générale.
 
L’évolution de notre société dans laquelle l’obligation de bonheur règne a abouti à ce que la mort remplace le sexe dans l’interdit. On disait autrefois aux enfants qu’ils naissaient dans des choux et ils assistaient à la grande scène des adieux au chevet du mourant. Ils sont aujourd’hui initiés dès le plus jeune age à la physiologie de l’amour, mais lorsqu’ils s’interrogent sur la raison de l’absence de leur grand père, on leur répond qu’il se repose dans un beau jardin fleuri ….
 
Au total, le refoulement de la peine, l’interdiction sociale de sa manifestation publique, l’obligation de souffrir seul et en cachette devient un facteur aggravant du traumatisme lié à la perte d’un être cher.